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14 mai 2007
Le combat : quatrième partie.
En 2001, j'ai fait une vraie tentative de suicide.
Je dis "une vraie" parce que j'avais auparavant accumulé des "tentatives de tentatives" qui étaient plus des appels au secours que de réelles envies de mourir. J'étais d'ailleurs un simple amateur qui avait une fois confondu les somnifères avec les excitants et s'était réveillé dix minutes plus tard, avec une tachycardie de tous les diables; un grand moment de ma vie.
En 2001, au printemps, j'avais préparé mon coup. Il faut dire qu'à l'époque je vivais ma nouvelle vie de solitaire complet, affecté dans un boulot qui ne me convenait pas, résident d'une ville que je détestais, emprisonné de toutes parts sans que je puisse voir une seule issue de secours.
J'avais longuement épargné toute une batterie de médicaments : somnifères, calmants, antidépresseurs, avec en bonus deux boîtes de cachets à la morphine que l'on m'avait prescrit quand j'avais eu mon hernie discale.
Un samedi soir, je me suis dit que le moment était venu. J'ai acheté deux bouteilles de pastis (mais combien en ai-je éclusées dans ma vie ?) que j'ai commencé à boire lentement. En même temps, je surfais sur Internet et je chattais, mais plus rien ne me faisait vraiment envie. A un moment, je me suis dit qu'il était temps. J'avais avec application retiré toutes les pilules et les cachets de leurs emballages. Sur le petit plateau argenté qui servait habituellement à mon café, les médicaments formaient une colline multicolore. J'y suis allé par poignées que j'ai avalées consciencieusement. Entre chaque poignée, j'avalais deux ou trois rasades de pastis.
Noir.
Quand je me suis réveillé, j'avais la tête lourdement posée sur mon bureau, la joue droite écrasée sur le rebord. Je n'ai pas réagi tout de suite. Je me suis simplement dit que j'étais encore là et je reconnais avoir été content. C'était juste avant de réaliser l'ampleur des dégâts.
Je me suis levé péniblement et je suis allé m’examiner dans le miroir de la salle de bains. Constat terrible : La moitié droite de mon visage avait enflé. J’avais des cloques dans l’oreille droite et tout autour. J'étais défiguré. Et surtout, j'étais paralysé du bas du dos jusqu'au haut des cuisses. Je ne sentais qu'une sourde douleur quand je m'asseyais et me relevais. Très difficilement.
Je suis resté comme ça quelques heures ou quelques jours, je ne sais plus. Manifestement, le cerveau avait trinqué lui aussi. C'est ma mère qui, me sentant bizarre au téléphone, a débarqué chez moi peut-être le surlendemain et a affiché un air effaré devant le spectacle que j'offrais. Elle a avisé le plateau argenté où des médicaments formaient encore un monticule, et a appelé les urgences. Immédiatement.
Je me souviens que j'ai été emmené à l'hôpital en ambulance, que j'ai été trimballé dans un fauteuil, mais tout reste flou. Une infirmière a percé les cloques de mes oreilles. On m'a fait des prises de sang. On a pansé mes pieds dont la plante était à vif. On m'a couché dans un lit à côté d'un homme dont la fille était une des infirmières qui nous soignait, et semblait inquiète qu'un individu comme moi soit parqué à côté de son paternel.
Dans ce qui va suivre, j'ai tenté une chronologie, mais je dois dire que tout semble s'être passé en même temps, ou du moins tous les instants étaient mêlés. Il m'est difficile de restituer la cacophonie démente qui s'est emparée de mon cerveau.
Ca a commencé par une crise d'épilepsie. Je me suis retrouvé, sans savoir quoi, à même le sol, avec trois infirmières qui me hurlaient de ne pas bouger, alors que je tentais de me relever.
J'ai été transféré dans une chambre, seul. Apparemment, la fille à papa d'infirmière avait craint pour son géniteur.
Les choses se sont gâtées lorsqu'ils m'ont emmené faire une IRM du cerveau. Je craignais de paniquer, la tête coincée dans l'étroit tunnel, mais une chose inattendue s'est produite. Ils m'avaient mis des lunettes spéciales et alors que le bruit métallique de la résonance s'activait, j'ai eu droit à de jolies images. L'IRM était visiblement sponsorisée par TF1 car les images qui défilaient, très colorées, étaient un zapping géant des programmes de la chaîne. Tout y passait, notamment "le maillon faible". La séance d'IRM s'est donc passée en douceur et on m'a raccompagné dans ma chambre.
Ce qu'il y avait de curieux, ce que je voyais par la porte restée ouverte, c'étaient deux hommes occupés à poser des décorations de Noël autour de la porte de la chambre d'en face. Je me suis enquis auprès d'une infirmière de la bizarrerie de la chose : on était au printemps, que faisaient ces hommes avec leurs guirlandes ? Elle n'a pas répondu. J'avais remarqué que les infirmières m'évitaient. Je m'en foutais un peu ! J'avais conscience que j'étais le seul habilité à voir ce que j'étais en train de voir !
Puis j'ai vu les demi dieux. Ces deux-là n'étaient pas bons du tout. Il s'agissait d'un mec et d'une nana d'environ vingt-cinq ans, habillés tout en noir, avec de grands impers et des docs. La fille était rousse et avait les cheveux en pétard. Ils étaient beaux, mais inquiétants. Je ne pouvais les voir qu'à travers le feuillage de la grande plante verte du couloir. Le reste du temps, ils étaient invisibles. J'ai essayé de les interroger, en français, puis en anglais, mais ils s'obstinaient à ne pas répondre.
Alors que j'avais regagné mon lit, ils se sont mis à écrire des choses sur le mur. Je ne les voyais pas faire (ils étaient invisibles hors du feuillage) mais les sigles cabalistiques qui s'inscrivaient en noir sur les murs étaient lourds de menace. Ils étaient mauvais et me voulaient du mal ! Je me suis mis les mains sur les yeux, en me disant que tout ça n'était pas vrai, que j'étais en plein délire, que c'était le fruit de mon imagination. Quand j'ai rouvert les yeux, tout avait disparu.
Ils ont pourtant recommencé leur cirque, alors que ma mère me rendait visite, et je me suis mis à avoir peur pour elle. Et si ils l’attaquaient ? J’avais envie de les prévenir mais je savais qu’elle ne les voyait pas. Heureusement, ils ne lui ont rien fait.
Le soir, dans ma chambre, il se passait des choses intéressantes. Il suffisait que je tape trois fois dans mes mains et que je dise "Laurence !" pour que Laurence Boccolini apparaisse sur les murs, avec son air sévère et ses remarques acerbes. La Laurence grand format était encore plus vacharde que celle de la télé. Quand je répondais mal à une question, elle faisait sortir des insectes coupants de mes pieds. Je craignais à chaque fois de me tromper, parce que la douleur était aiguë chaque fois que les créatures rampaient sur les os de mes dessus de pieds.
La nuit, il y a eu une fête pendant mon sommeil. Le monde des ténèbres et notre monde se réunissaient à l'occasion de la trêve annuelle. Il y avait là des humains et des créatures, dont des triplées à un seul corps et l'homme carpette, un beau mec viril velu, mais au corps en tapis de poils sur lequel je m'étais allongé par inadvertance.
Au petit jour, les mondes se sont séparés et chacun a repris sa place dans sa dimension habituelle.
La nuit suivante, j'ai pris le train du temps à la station "passé lointain" pour remonter lentement à l'époque actuelle. Au fil des années, le décor du train évoluait, les paysages changeaient. Je n'étais pas seul dans le train, il y avait toute ma famille. La famille Juillet. Je ne m'appelle pas du tout comme ça, mais c'était le nom de ma famille. Ils avaient tous une particularité : leur corps était en forme de bouteille de pastis (vide). Il y en avait de toutes les tailles, des minuscules qui rampaient sous mes vêtements et me chatouillaient (une de mes tantes y prenait un malin plaisir), et des géants avec le corps en bouteille de cent litres. La famille était nombreuse, et m'a accompagné jusqu'au présent où j'ai ouvert les yeux sur le décor réel de ma chambre.
Mais la nuit suivante, je découvris horrifié que des vampires se planquaient dans les murs et menaçaient d'envahir l'hôpital. Il y avait eu un couac, le monde des ténèbres n'avait pas regagné sa dimension. Un homme singe et son enfant traînaient dans les couloirs déserts et lorsque je me suis approché, ils ont réussi à prendre forme humaine, mais n'ont pas voulu répondre à mes questions. Ni en anglais, ni en français. Tout l'étage de l'hôpital était en proie au monde des ténèbres. Il fallait faire quelque chose pour que tout rentre dans l'ordre. Je savais qui je devais appeler. Buffy. Elle, la tueuse de vampires, saurait m'aider. J'ai frappé dans mes mains et elle est apparue en transparence dans les airs, dans un écran de télé flouté et m'a accordé d'un air suffisant quelques mots en anglais non sous-titré. Comment elle se la jouait cette conne ! J'ai néanmoins compris comment faire pour que chaque monde retrouve sa place : il fallait pousser la porte de la cantine. Pourquoi donc ? Je ne sais pas, une idée des scénaristes, je suppose.
J'ai passé la nuit à chercher cette fameuse porte, ou peut-être seulement quelques heures. Je me suis retrouvé dehors au petit matin, les dessous de pieds à vif, sans chaussons, à suivre les indications qu'un homme m'avait donné, mais je n'arrivais pas à trouver la cantine. Une femme m'a demandé gentiment où j'allais. C'était la psy que j'avais vu quelques jours auparavant. Elle m'a suggéré de remonter dans ma chambre. J'ai opté pour le renoncement et je lui ai obéi. L'hôpital semblait avoir retrouvé son état normal : pas de décorations de Noël, pas de demi dieux, pas de vampires, pas d'hommes singes. J'ai retrouvé le repos et je me suis écroulé sur mon lit.
La nuit qui suivit, Laurence Boccolini réapparut et rejoua avec ses insectes et mes pieds. Elle me disait que j'étais un bon à rien, un inutile. Elle disparut. Plus tard, l'infirmière vint et m'enferma à double tour. Elle revint plusieurs fois et m'enferma à chaque fois. J'essayai d'ouvrir la porte : verrouillée. Je paniquai. Je paniquai encore plus lorsque je regardai par la fenêtre. Ma chambre était en fait un bungalow de ferraille, comme tous les bungalows que je voyais au dehors. On avait enfermé les gens inutiles dans ces petites maisons, dont des dizaines tombaient et s'écrasaient sur le sol, des centaines de mètres plus bas. Cette carrière de sable, en plein Canada, servait à ça, à tuer tous les inutiles. L'infirmière m'avait enfermé et mon bungalow allait lui aussi tomber et ricocher sur les parois sableuses, puis s'écraser plus bas. Il fallait que je sorte. La porte était verrouillée et je me saisis d'une chaise que je frappai contre la porte pour la faire céder.
- Mais enfin, Monsieur P., me dit l'infirmière du monde réel, qu'est-ce que vous faites ?
- Rien, dis-je, rien. Je n'arrivais pas à sortir.
Soulagé, je m'aperçu que j'avais réintégré le vrai monde et je pris conscience de tout ce délire qui avait duré plusieurs jours. Je pus enfin dormir, voir ma mère, soutenir une vraie conversation. Mon raisonnement était revenu à la normale. Ils n'avaient rien trouvé à l'IRM. Pourtant, j'avais bien flirté avec la folie.
Les jours passèrent, je guéris lentement, mon visage reprit forme humaine, mon corps retrouva sa mobilité, la peau du dessous de mes pieds cicatrisa. Mes souvenirs aussi. Je réintégrai pour quelques semaines la demeure familiale où j'achevai de me réparer.
Plus tard, j'obtins la mutation que j'avais demandée. Je rendis mon appartement que j'aimais tant dans cette ville que je détestais tant. Je me réfugiai une fois de plus dans le cocon familial où lentement, mais indubitablement, je commençai à aller mieux. Je perdis trente kilos, je retrouvai le goût de vivre et les envies de suicide furent réduites à néant. Je n'ai, depuis, pas vraiment eu envie de recommencer. J'ai eu quelques tentatives de tentatives, mais cette véritable envie qui marqua mon printemps du 21ème siècle m'avait quitté.
Je garde quelques souvenirs de cette drôle d'aventure. Sur deux centimètres carrés de ma mâchoire droite, la barbe ne pousse plus. Une partie de ma jambe gauche est insensible.
Et il me reste, inaltérables, les souvenirs confus de ce delirium tremens que je vous livre aujourd'hui.
A suivre …
00:05 Publié dans Alcool | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : alcool, abstinence, dépendance, humeurs, journal intime













Commentaires
Jean-Yves,
C'est une très belle confidence que vous faites ici à votre blog et par conséquent aux lecteurs comme moi qui prennent plaisir à vous lire.
Soyez tout simplement fier de pouvoir relater aujourd'hui cet évènement difficile avec tellement de force et de talent. C'est très courageux et cela démontre encore une fois que vous avancez et que les choses bougent. Voyez le chemin parcouru depuis cet épisode de l'année 2001 !
Vos écrits suscitent des émotions, notre réflexion et notre admiration, je ne vous le dirai jamais assez.
Alors voilà, j'ai envie de vous dire merci car je trouve que votre blog est riche et généreux. Le savez-vous ?
Avec tout mon respect, je vous dis à bientôt.
Ecrit par : thierry | 16 mai 2007
Tout simplement merci, Thierry !
Je suis ravi que vous m'ayez suivi jusqu'à mon nouveau-ex-blog, vous êtes le lecteur qui compte et ui m'encourage toujours si gentiment !
Je continue le combat, et ça m'aide de savoir que vous me lisez !
Ecrit par : NabaZtag | 17 mai 2007
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